Pierre Leroux, vu par un de ses contemporains

en 1877.

  Biographie sommaire et résumé de sa philosophie d’après ses principaux ouvrages.

 

Mis à jour : 25 juin 2005

 

   Ce texte est publié comme beaucoup de « documents » sur ce site, dans le cadre d’une meilleure connaissance de l’histoire du nord-est de la Creuse, événements et personnages, du Berry creusois et du  Pays de Combraille, sans exclure les pays voisins.

   Les noms de Pierre Leroux et de Boussac sont fortement associés. Plusieurs études ont été consacrées au personnage, mais elles sont peu connues et peu accessibles ; ses différentes facettes, ses multiples lieux de séjour et activités n’ont pas facilité le travail de synthèse.

   Pierre Leroux : philosophe ?, homme politique ?, écrivain ?, journaliste ?, éditeur ?, Creusois de passage ?  au lecteur de choisir l’aspect du moment. Personnage peu commun sans nul doute, qui ne pouvait pas  manquer d’attirer l’attention d’un autre personnage peu commun de l’époque, George Sand ? certainement.

 

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   Le texte ci-dessous est extrait de « La philosophie en France au XIXe siècle, le socialisme, le naturalisme  et le positivisme », par M. Ferraz, professeur de philosophie à la faculté des lettres de Lyon, Paris 1877.

 

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    Pierre Leroux naquit à Paris, en 1797, de parents peu aisés. Il commença ses études au lycée Charlemagne et les termina au lycée de Rennes, où ses succès lui avaient valu une bourse du gouvernement. Il fut ensuite admis à l'École polytechnique; mais sa position ne lui permit pas d'y entrer. Son père venait de mourir, sa mère avait quatre enfants sur les bras ;  Pierre qui était l’aîné, devait subvenir immédiatement aux besoins de la famille : Après bien des mécomptes et des déboires qui ne furent pas sans influence sur ses sentiments et ses opinions; il parvint à se placer comme correcteur dans une imprimerie, où il se distingua par son zèle et son intelligence. En 1824, cette imprimerie s'étant trouvée à vendre, Leroux la fit acheter par un de ses amis et s'en servit pour fonder, avec son ancien camarade Paul Dubois, un nouveau journal : c'était le Globe, qui devait représenter si noblement la France moderne en face de la réaction triomphante. Leroux fut à la fois attaché à l'imprimerie comme prote et au journal comme écrivain, et eut à ce dernier titre pour collaborateurs tout ce que l'opposition libérale comptait alors d'hommes distingués, il suffit de nommer le duc de Broglie, Guizot, Rémusat, Jouffroy, Damiron et Duchâtel.

   Quand les fameuses ordonnances de Charles X  parurent, certains rédacteurs prudents inclinaient à les laisser passer sans mot dire. Tel ne fut point l'avis de Pierre Leroux. Il inséra et signa la protestation rédigée dans les bureaux du National et attendit dans les siens que la police vint l'arrêter. Son courage profita à ses confrères : ils devinrent ministres, ambassadeurs, tout au moins pairs de France ou députés. Quant à lui, soit qu'il eut plus de savoir que de savoir‑faire, soit qu'il eut plus de goût pour la popularité que pour le pouvoir, il resta simple rédacteur de sa feuille. Il semble pourtant en avoir voulu dès lors à ceux de son parti qui se laissèrent porter aux affaires par le triomphe de leur politique et qui adoucirent les aspérités de leurs doctrines spéculatives pour les faire passer dans les faits. C'est ainsi peut‑être qu'il faut expliquer l'évolution qui le jeta, à un certain moment, dans les bras des saint-simoniens, et les attaques qu'il dirigea plus tard soit contre le gouvernement de transaction de Louis‑Philippe, soit contre la philosophie conciliante de Victor Cousin.

   Après avoir rompu avec les disciples de Saint‑Simon, dont il ne pu souffrir les doctrines impures et avoir vu le nouveau Globe mourir entre ses mains, Pierre Leroux écrivit successivement dans plusieurs recueils con­sidérables, dans la Revue encyclopédique, dans l'En­cyclopédie nouvelle et enfin dans la Revue des Deux Mondes. Ce dernier journal ne lui ayant pas paru assez avoué, il créa , en 1841, avec Viardot, Petetin et G. Sand, la Revue indépendante, où il combattit simultanément le catholicisme, l'éclectisme et la monarchie de Juillet. Nous ne le suivrons pas à l'Assemblée constituante de 1848, où il vota constamment avec la gauche et défendit les victimes de nos discordes civiles, ni à Jersey, où il se réfugia après le coup d'État et tomba avec sa famille clans un état voisin de l'indigence, ni en Suisse, où le vieux socialiste malade se plaignait que le congrès de Berne se souvint si peu de ses ser­vices, ni à Paris, où il mourut le 11 avril 1871, sous le règne de la Commune, qui lui fit le triste honneur d'en­voyer deux de ses membres à ses funérailles, moins par sympathie pour ce qu'elle appelait ses idées mystiques que par reconnaissance pour sa défense des vaincus de Juin.

   Nous avons hâte d'arriver à l'étude de ses ou­vrages, qui ne sont, du reste, pour la plupart, que des articles de revue amplifiés et publiés sous une nouvelle forme. Les plus importants sont sa Réfutation de l'Éclectisme, son livre de l'Humanité et ses opuscules intitulés Egalilé et Christianisme. Le premier contient la partie polémique de son oeuvre, et les autres en ren­ferment la partie dogmatique.

   L'apparition de la Réfutation de l’éclectisme a son importance dans l'histoire des idées de notre temps, car elle marque, pour ainsi dire, la première rencontre ou plutôt le premier choc des deux grandes philosophies qui se sont disputé les esprits au dix‑neuvième siècle, de la philosophie rationaliste et de la philosophie saint-­simonienne. Pierre Leroux, qui représente la dernière, n'est pas un simple spéculatif, faisant de la philosophie pour en faire : il est, avant tout, un homme de parti qui regarde les divers systèmes comme des moyens à utili­ser ou comme des obstacles à vaincre, pour réaliser l'idéal politique et religieux qu'il a conçu. Révolution­naire et même socialiste exalté, il voit dans l'éclectisme rationaliste une doctrine qui affiche la prétention de ré­concilier l'esprit du moyen âge et celui du dix‑huitième siècle, l'esprit de l'ancien régime et celui de la Révolu­tion, en faisant à chacun d'eux sa part et en montrant que le devoir et le droit, le spiritualisme ancien et le libé­ralisme moderne ne sont pas faits pour se combattre, mais pour vivre en bonne intelligence et se compléter mutuellement: aussi l'attaque‑t‑il avec furie. Il croit, en effet, avec son école, que la religion du passé doit faire place à une nouvelle religion et que, sur les ruines du vieil édifice social, doit s'élever un édifice tout nouveau. Voilà ce qui est au fond de la polémique, purement per­sonnelle en apparence, de Pierre Leroux contre Victor Cousin. Ajoutons que Leroux y montre des qualités que nous n'avons point encore rencontrées chez les autres socialistes, nous voulons dire un talent philosophique sérieux, ainsi que des connaissances philosophiques éten­dues. Il est fâcheux qu'il gâte tout cela par l'acrimonie vraiment excessive qu'il montre contre ses adversaires.

    Il se demande d'abord ce que c'est que l'éclectisme. Il répond que c'est une doctrine qui consiste à choisir, entre les opinions d'autrui, celles qui paraissent les plus vraisemblables, et il n'a pas de peine à montrer que ceux qui professent ce système ainsi entendu, n'ayant que des idées qu'ils ont reçues de toutes mains et qui se com­binent chez eux comme elles peuvent ou ne s'y combinent même pas du tout, sont des philosophes sans philosophie. La philosophie digne de ce nom consiste, suivant lui, dans la synthèse par laquelle un esprit vigoureux, sans s'isoler de ses devanciers ni de ses contempo­rains, s'assimile leurs idées, au moyen de son énergie interne, de son activité innée, et les transmet épurées et agrandies aux penseurs de l'avenir. Prenez Potamon ou Juste‑Lipse, qui cherchent dans les livres les membres épars de la philosophie et les ajustent entre eux méca­niquement, vous avez un éclectique; prenez Plotin ou Leibniz, qui vivent de la vie de leur temps, s'inspirent de ses besoins et en fondent ensemble les manifestations va­riées, par une élaboration en quelque sorte organique, vous avez un esprit synthétique, c'est‑à‑dire un vrai philosophe. La conclusion de tout cela serait que Victor Cousin n'est qu'un érudit sans portée, qu'un penseur de dixième ordre, comme Potamon ou Juste‑Lipse, non un philosophe véritable.

   Sans vouloir le moins du monde surfaire Victor Cousin, nous trouvons que c'est là une appréciation peu équitable de ce philosophe. Des deux systèmes que Pierre Leroux caractérise si finement, sous les noms d'éclectisme et de synthèse, et qui seraient encore mieux. nommés faux et vrai éclectisme, c'est moins vers le premier que vers le second qu'incline, à ce qu'il nous semble, Victor Cousin. Ses idées, en effet, ne sont pas aussi décousues que P. Leroux voudrait le faire croire ; elles sont,au contraire, assez étroitement unies entre elles. D'abord, sa psychologie con­tient sa logique, son esthétique, sa morale, sa théodicée, comme le livre du Vrai, du Beau et du Bien en fait foi. Ensuite, sa philosophie est si loin d'être sans rapports avec les systèmes de ses devanciers immédiats qu'elle les résume tant bien que mal et leur fait en même temps subir d'assez graves modifications, témoins les théories de la sensibilité, de la volonté et de la raison, que Condillac, Maine de Biran et Kant avaient conçues et qu'on retrouve plus ou moins heureusement transformées dans son oeuvre. Enfin, l'esprit de sa doctrine est si loin d'être étranger à celui de la société de son temps qu'il en est peut‑être la plus fidèle expression. A une époque où des publicistes, comme Thiers et Guizot, cherchaient à concilier le principe d'autorité et celui de liberté, où des critiques, comme Villemain et Sainte‑Beuve, tentaient de faire également leur part à l'esprit de tradition et à l'esprit d'innovation,  où des historiens, comme Michelet et Augustin Thierry, rendaient une égale justice au moyen âge et aux temps modernes, il était tout simple que des philosophes, comme Cousin et Jouffroy, essayas­sent d'accorder le présent et le passé, l'examen et la foi.

   Non content de combattre l'éclectisme en lui‑même, P. Leroux l'attaque dans ses origines. Il serait né, s'il fallait l'en croire, de l'esprit de réaction qui régnait sous l'Empire et dont l'École normale était un des principaux foyers. C'est se faire une singulière idée de Royer ­Collard, qui fut, sous l'Empire, le vrai précurseur de l'éclectisme, que de se le figurer, avec le caractère altier, qu'on lui connaît, allant prendre le mot d'ordre des chambellans de l'empereur; c'est aussi se faire une idée bien étrange de l'École normale que de se la représenter comme une pépinière de jeunes gens inféodés au gouver­nement impérial et se pliant sans hésiter à tous ses capri­ces. Loin d'être animée de pareils sentiments, elle vit tom­ber l'Empire sans regrets et assista avec sympathie au réveil de nos libertés parlementaires. Bien plus, quand l'esprit de réaction souffla sur notre pays, ce fut à elle qu'il s'attaqua tout d'abord. Ses portes furent fermées, ses chaires renversées, ses professeurs dispersés, sans en excepter Cousin et Jouffroy, ces philosophes que Leroux nous donne comme des séides de l'ancien régime.

   Au fond, ce qui déplaît à Pierre Leroux, c'est qu'au lieu de se traîner servilement sur les traces de la géné­ration précédente, nos rationalistes aient le courage d'être eux‑mêmes et d'opposer, sur certains points, l'es­prit du dix‑neuvième siècle naissant à celui du dix-­huitième. Mais franchement, ont‑ils tout à fait tort ? Les vues de Voltaire sont‑elles donc assez profondes et assez systématiques pour ne plus rien laisser à faire aux penseurs de notre temps? Les doctrines de Diderot sont ­elles donc tellement morales qu'on doive désespérer d'arriver à un idéal de vertu plus élevé ? Les idées de Rousseau sont‑elles donc tellement sensées qu'il ne soit pas permis d'en contester, sur quelques points, la jus­tesse et le caractère pratique ? Ce qui déplaît encore à Pierre Leroux, c'est que Victor Cousin s'occupe trop de la philosophie pure et ne remue pas assez ces questions politiques et sociales pour lesquelles il manifeste, quant à lui, une vive prédilection. Mais Cousin n'est pas le seul penseur français qui se comporte ainsi : Descartes, Malabranche, Condillac, Maine de Biran, c'est‑à‑dire les plus grands philosophes de notre nation, font exactement de même. La nature de l'homme absorbe si complètement leur attention qu'il ne leur en .reste plus pour étudier la société. Enfin, ce qui ne déplait pas moins à Pierre Leroux que tout le reste, c'est que les éclectiques ne songent pas, comme les néoplatoniciens, pour ne pas dire comme les saint‑simoniens, à constituer une religion nouvelle, en se servant pour cela des innombrables ma­tériaux que leur offrent les philosophies et les religions du passé. Alors il les proclamerait sans difficulté des génies synthétiques et reconnaîtrait à leur tentative, comme a celle des alexandrins, un incontestable carac­tère de puissance et de grandeur. Mais les esprits sensés trouveront peut‑être que ces philosophes, malgré les défauts qu'ils peuvent avoir, n'ont pas trop mal fait de s'en tenir; à l'exemple de Platon et d'Aristote, de Descartes et de Leibniz, aux recherches de la pensée réflé­chie et de décliner les rôles d'hiérophantes et de révéla­teurs qu'on voulait leur imposer. 

  Pierre Leroux n'est pas moins sévère a l'égard de la méthode de l'école éclectique qu'à l'égard de ses ori­gines. Il reproche a son fondateur d'avoir admis la méthode d'observation, qui est celle de Bacon et des naturalistes, et d'avoir rejeté la méthode de raisonne­ment, qui est celle de Descartes et des géomètres. La vérité est que ce philosophe les a admises toutes deux, sans toutefois, j'en conviens, en approfondir suffisamment la nature, et qu'il s'est montré éclectique sur ce point, comme sur tant d'autres. Pierre Leroux croit qu'il faudrait, compléter cette méthode, qui parait pour­tant déjà passablement complète, en y introduisant un élément nouveau auquel les saint‑simoniens attachaient beaucoup d'importance, le sentiment. Nous ne voulons pas rechercher si le sentiment doit intervenir dans l'étude de la philosophie et des autres sciences morales ou s'il doit en être totalement exclu. Nous tenons seule­ment à faire remarquer une chose, c'est qu'on a adressé sur ce point à l'éclectisme des reproches diamétralement opposés et qui se détruisent par leur opposition même. Pierre Leroux, qui écrivait sous l'influence encore toute récente des saint‑simoniens et des romantiques, lui reproche de manquer de sentiment, d'inspiration, d'en­thousiasme, et de ne savoir faire que de froids raisonnements et des analyses glaciales. M. Taine, qui est venu à l'époque des positivistes et des réalistes, lui reproche, au contraire, de consulter le coeur de préférence à la raison, et d'étaler de beaux sentiments là où il faudrait se livrer à des analyses sévères. Le premier blâme Cousin clé n'avoir pas vu que la philosophie est moins une science qu'un art et a moins pour objet de connaître l'homme que de l'améliorer. Le second le blâme de n'avoir pas compris qu'elle est moins un art qu'une science et a moins pour but de réaliser les vues des hommes d'État et des pères de famille que de rechercher la vérité pour elle‑même, abstraction faite de ses conséquences. L'un le condamne sans rémis­sion, parce que, dans son amour pour la science pure; il a essayé de se soustraire à tout esprit de parti et de nationalité et déclaré qu'il n'y avait pas plus de philosophie française que de géométrie française. L'autre le regarde comme un homme jugé,  parce que, dans sa préoccupation du bien public, il n'a pas toujours oublié qu'il était français et fils de la Révolution : « Est‑ce qu'il y a des Français ? » s'écrie‑‑t‑il en s'inspirant d’un mot de Descartes. Et il s'attache à prouver au chef de l'éclectisme qu'il ne devrait être l'homme d'aucune nation et d'aucun temps, mais être un simple à instrument doué de la faculté de voir, d'analyser et de raisonner..., notant, décomposant, comparant et tirant les consé­quences pendues au bout de ses syllogismes. » ‑ Cou­sin, comme on voit, ne pouvait satisfaire tout le monde.

   Après avoir traité de la méthode de Victor Cousin, Pierre Leroux traite de sa philosophie et principalement de sa psychologie. Il trouve que cette dernière étude, qui n'était qu'une simple introduction à la philosophie proprement dite, a reçu de l'éclectisme contemporain un développement beaucoup trop considérable, en quoi il est, suivant moi, dans l'erreur la plus complète. Dire qu'on a eu tort d'agrandir cette science et qu'on aurait dû lui laisser les maigres proportions qu'elle avait autre­fois, c'est se tromper du tout au tout sur son importance et ne pas voir qu'elle est, en définitive, la science de l'homme et que c'est d'elle que toutes les autres sciences morales dépendent. II est mieux dans le vrai, quand il reproche aux éclectiques et à leurs maîtres de l'Écosse d'avoir un peu amoindri et stérilisé la psychologie, en la séparant de la physiologie dont elle est inséparable et qui peut lui fournir tant de lumières. Il a également raison de distinguer plusieurs espèces d'obser­vation intérieure, et de dire que Victor Cousin n'en a peut‑être jamais fait nettement la différence : celle de Locke et de ses prédécesseurs qui porte sur nos souve­nirs ; celle des Écossais qui porte sur les phénomènes qui se produisent actuellement dans le moi, et celle de Maine de Biran qui pénètre jusqu'au moi lui‑même : Il a même un sentiment assez profond de l'excellence de cette dernière et fait très bien remarquer que c'est en la pratiquant « que. nous nous sentons vivre dans chaque phé­nomène. » Ce n'est pas seulement le moi, ajoute‑t‑il, mais encore le non-moi que nous saisissons, dans tout phénomène, par une intuition rapide et sûre, de sorte que le sujet de la pensée et son objet, l'esprit et le corps, avec le rapport qui les unit, nous sont toujours donnés ensemble. Pierre Leroux convient que Cousin a admis cette dernière méthode et l'a même pratiquée quelquefois d'une manière remarquable, mais il lui reproche de n'en avoir par tiré tout le parti possible. Ce reproche n'est pas sans fondement ; mais on peut demander à Leroux quel parti il en a tiré lui‑même.

   Mais de toutes les objections que Pierre Leroux élève contre Victor Cousin, celle qui concerne la question religieuse est encore la plus grave. Il 1ui reproche de con­sidérer la philosophie et la religion comme deux choses différentes, pendant qu'elles sont une seule et même chose, puisqu'elles ont un seul et même objet, qui est la vie. « Toute philosophie, en effet, dit‑il dans un assez mauvais style, a pour but de faire une religion ou d'en défaire une précédemment établie, dans le but d'une à venir. » Comme la vie, qui est l'objet et de la religion et de la philosophie, varie sans cesse, et qu'en vertu des lois du progrès le moi, c'est‑â‑dire le sujet qui la sent et la connaît, varie également, on peut dire que l'esprit humain passe sans cesse d'une religion à une philosophie et d'une philosophie à une religion. C'est à peu prés la doctrine saint‑simonienne des époques organiques et des époques critiques et de notre passage alternatif des unes aux autres. C'est du haut de cette théorie que Pierre Le­roux attaque Victor Cousin, qui prétendait que la philosophie et la religion sont deux institutions sui generis, qui peuvent se développer parallèlement et ne sont point condamnées à s'entre‑détruire.

   La thèse de Pierre Leroux, qui est aussi celle des saint-­simoniens, est‑loin d'être solidement démontrée. Elle consiste, en effet, à prétendre que toute religion est une ancienne philosophie, qui s'est organisée peu à peu et qui a fini par s'imposer avec empire, et que toute philosophie est une nouvelle religion en germe, qui se détache peu à peu de l'ancienne, en attendant qu'elle puisse la remplacer. Or, cette transformation qu'on nous donne pour une loi de l'histoire n'en est pas une ; car elle ne repose que sur deux faits, sur la substitution de la philosophie grecque au polythéisme et sur celle du christianisme à la philosophie grecque elle‑même. Mais deux faits ne suffisent pas pour fonder une loi, pas plus dans l'ordre historique que dans l'ordre physique. Ajoutons que l'un de ces faits au moins a été mal interprété. Le Christianisme n'est pas né de la philosophie grecque : il s'est seulement assimilé quelques‑uns des éléments qu'elle lui a fournis. Il est né d'une religion antérieure, qui est la religion juive. Or, les saint‑simoniens pourraient-ils nous dire de quelle religion actuelle leur religion à eux pourrait sortir ?

 »

FIN DE L’EXTRAIT

 

On lira aussi avec intérêt la partie consacrée à Pierre Leroux par Amédée Carriat, dans son Dictionnaire des auteurs creusois, 4e fascicule.

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